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Benoît Virole : La cyberpsychologie, un champ prometteur


mercredi 30 novembre 2011

L’explosion d’Internet a engendré des façons inédites de communiquer, d’apprendre, de jouer, de se mettre en scène... La cyberpsychologie étudie en quoi ces usages peuvent modifier l’être humain en profondeur. Psychologue et psychanalyste, Benoît Virole, co-auteur, avec Adrian Radillo, de Cyberpsychologie (Dunod, 2010), nous présente ce nouveau courant.

Voir en ligne : http://le-cercle-psy.scienceshumain...

Comment définissez-vous la cyberpsychologie ?

Le terme, qui commence à être très utilisé dans le monde anglo-saxon, particulièrement aux Etats-Unis et au Canada, recouvre les modèles de pensée et les pratiques qui ont émergé concernant les sujets humains et les systèmes numériques. La cyberpsychologie est aujourd’hui rendue nécessaire du fait que nous vivons une mutation anthropologique massive liée à la numérisation de la culture, dont Internet est un élément majeur. Internet est une mémoire collective constamment disponible : notre façon de penser, d’acquérir et de produire des connaissances s’en trouve bouleversée. Les rapports entre le sujet et les institutions détentrices du savoir sont modifiés, puisque nous pouvons avoir accès à celui-ci immédiatement, sans la médiation de l’université, de l’école, des revues spécialisées... Même si Internet n’apprend pas une table de multiplication ou un mécanisme opératoire à l’enfant, même si l’intervention pédagogique est toujours nécessaire pour un apprentissage, la structure de classe collective avec un enseignant maître du savoir est probablement vouée à une disparition progressive. Dans le futur, les enfants seront interconnectés pour acquérir des connaissances. Nous assistons aussi à des effets d’inversion de génération : pour la première fois, beaucoup de jeunes ont des compétences supérieures à celles de leurs parents dans de nombreux domaines de la cyberculture. Cette génération n’a pas de maître, pas d’exemple. Elle se construit elle-même.

Pour le grand public, les psychologues s’intéressent principalement à Internet pour traiter la cyberdépendance et l’addiction aux jeux vidéo, surtout chez les adolescents, justement. Pourtant, ces notions sont controversées. Qu’en pensez-vous ?

Il faut bien comprendre que l’immersion dans les mondes virtuels est une expérience souvent profonde, et énigmatique, sur le plan psychique : elle peut avoir des effets addictifs dans la mesure où certains sujets éprouvent plus de plaisir dans un monde virtuel que dans le monde réel. Mais la majorité des joueurs conservent un intérêt pour la réalité. Seul un petit pourcentage a des comportements réellement pathologiques, et dans ce cas, ce n’est pas le virtuel qui crée cette situation. Les espaces numériques sont des révélateurs, pas des créateurs, de troubles, ceux-ci s’exprimant à travers ce symptôme qu’est l’utilisation addictive des jeux vidéo. Beaucoup de condamnations de ces jeux rappellent ce qu’on disait voici 200 ans à propos de la lecture chez les jeunes filles : les romans les éloignaient trop de la réalité...
Vous soulignez que non seulement les mondes virtuels ne sont pas pathogènes, mais qu’ils peuvent avoir des implications thérapeutiques...

Leur utilisation thérapeutique est en effet en plein développement, sur deux versants, l’un comportementaliste, l’autre psychanalytique. Le versant comportementaliste consiste à faire vivre au sujet des situations simulées dans le monde virtuel pour désensibiliser à des situations angoissantes, et traiter des obsessions, des phobies comme la peur de l’avion, etc. Petit à petit, le patient se construit de nouvelles représentations dont il bénéficiera dans le monde réel pour maîtriser son anxiété. La perspective psychanalytique, que j’utilise moi-même, consiste en une co-immersion et co-action thérapeute/patient dans un monde virtuel. Tous deux sont présents devant l’écran, même s’il existe d’autres thérapies où thérapeute et patient sont physiquement distants. Les situations de jeu donnent lieu à des dilemmes : agir ou ne pas agir, fuir ou rester, tuer ou ne pas tuer, se cacher ou ne pas se cacher, affronter un danger ou non, etc. Les actes, les choix, les sentiments, les émotions et les commentaires du patient constituent un matériau susceptible d’être analysé et éventuellement interprété si la situation le permet. Il peut y avoir des séances entières de psychothérapie analytique avec immersion virtuelle avec très peu de mots, voire pas du tout. L’énonciation inconsciente est actée virtuellement dans les choix réalisés par le sujet au travers de son avatar. C’est une nouvelle forme d’énonciation symbolique véhiculée dans l’action virtuelle. Mais attention, l’utilisation du virtuel n’est qu’une extension de la technique de cure qui continue d’intégrer la dynamique de transfert, l’empathie, et l’art de l’interprétation...
Que devient la notion de tranfert dans un tel dispositif thérapeutique ?

Le transfert est essentiellement de nature narcissique, transfert en miroir ou transfert d’idéalisation. De façon générale, chez les enfants et adolescents, l’énoncé transférentiel est celui-ci : « Regarde comme je suis capable et fort dans un monde virtuel ! Admire-moi ! » Il s’agit la plupart du temps, mais pas toujours, d’une tentative de restauration narcissique de soi. Parfois, les actes virtuels sont interprétables en termes de relation d’objet…
Ce type de thérapie est-il souhaitable avec de jeunes enfants ?

L’utilisation des commandes de jeu est difficile en deçà d’un certain âge. De plus, pour les plus jeunes, l’expressivité est souvent bien supérieure avec les figurines, les jeux en trois dimensions et la pâte à modeler. Il est absurde de proposer à un enfant de trois ans une expressivité dans la réalité virtuelle, alors qu’il est en plein développement de sa motricité et cherche à utiliser toutes les ressources de son activité motrice réelle.

Qu’apprend-on, hors thérapie, en observant le comportement d’un sujet lambda dans un monde virtuel ?

C’est un champ absolument extraordinaire. Les espaces numériques sont des laboratoires d’étude des mécanismes de génération de groupes, où la frontière entre psychologie et sociologie s’efface. Dans les structures groupales auto-générées, on retrouve les grands archétypes sociologiques. Par exemple, certaines guildes de joueurs fonctionnent sur un mode éphémère et anarchique, alors que d’autres sont ultra-hiérarchisées et créent des institutions quasi totalitaires. Dans le virtuel, vous pouvez être autre ce que vous croyez être dans la réalité. Vous pouvez changer de taille, de sexe, etc. De grands timides inhibés deviennent de féroces guerriers virtuels... Nous sommes dans un entre-deux entre réalité et fantasme, dans un espace transitionnel propice à la réalisation de désirs non assumés dans la réalité. Certaines fonctions psychiques se voient déléguées dans le monde numérique jusqu’à créer de nouvelles instances collectives. Par exemple, les parents délèguent la censure de contenus pour leurs enfants à des censeurs automatiques. Sur Internet existent ainsi des interdictions, des filtres, au milieu d’un bouillonnement multidimensionnel d’hyperliens rappelant l’inconscient. Une des grandes questions de la cyberpsychologie est celle de la tentative de compréhension de ces nouvelles instances émergentes, véritables extensions collectives du psychisme individuel.

Comment se fait-il que la cyberpsychologie démarre avec retard en France ?

Il existe un séminaire à l’Ecole des psychologues praticiens, à Paris, animé par Véronique Donard. Mais l’université française est probablement encore réticente face à cette nouveauté non seulement d’origine anglo-saxonne, mais encore, circonstance aggravante, axée sur la technologie des ordinateurs... De plus, on considère encore souvent qu’on ne peut avoir accès à la réalité psychique qu’au travers de l’association libre verbale. Une psychothérapie sans échange de mots, c’est encore difficile à avaler pour beaucoup de psychanalystes ! Tant qu’on n’a pas vécu soi-même l’immersion virtuelle conjointe avec un patient, je conçois que cela reste difficile à comprendre… Mais au bout de l’expérience du virtuel, le langage est toujours présent.

Paradoxalement, en France, les psychanalystes sont beaucoup plus présents sur les plateformes de blogs, les réseaux sociaux et Twitter, que les représentants de la psychologie scientifique par exemple. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne sais pas. Peut-être y a-t-il un problème de communication en psychanalyse ? Les institutions psychanalytiques conventionnelles sont souvent, pas toujours, un frein pour un psychanalyste qui voudrait diffuser de nouvelles idées. La seule façon directe et libre de communiquer, c’est aujourd’hui Internet...

Propos recueilis par Jean-François Marmion


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