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Interview : la collection informatique et jeux vidéo du Musée des Arts et Métiers


samedi 16 juillet 2011

Peu de gens le savent : le Musée des Arts et Métiers de Paris stocke l’une des plus grandes collections de micro-ordinateurs et de consoles du monde. Il est vrai que ces pièces ne sont pas exposées (en tout cas pas pour le moment) : elles se trouvent dans un entrepôt de 1 800 m² au nord de Paris, beaucoup étant encore dans des cartons sur des étagères jusqu’à plus de six mètres de hauteur. Isabelle Astic, chargée de cette collection, a bien voulu nous la présenter ainsi que la tâche titanesque qui l’attend.

Voir en ligne : ACBM

Nous sommes où ici ?

Dans ce que j’appellerais la « réserve des réserves » du Musée des Arts et Métiers. Les réserves principales à Saint-Denis (93) ont été terminées en 1994, mais elles se sont révélées tout de suite trop petites. Le musée a donc du louer un entrepôt ici. Nous n’y stockons pas seulement des ordinateurs, mais aussi notre collection agricole, des modèles réduits de moteurs, etc. Le musée des Arts et Métiers expose peu de choses actuellement en informatique, notamment quelques micro-ordinateurs prêtés par Philippe Dubois (NDLR : président de l’association MO5.com). En fait, jusqu’en 2007, notre collection micro-informatique était assez petite. Lors de la rénovation du musée (dans les années 1990-2000), l’informatique était en pleine mutation avec l’avènement des télécommunications et passait de l’ère de l’outil industriel à l’ère de la micro-informatique personnelle. Le département scientifique de l’époque avait souhaité prendre du recul et donc avait exposé les innovations datant d’une dizaine d’années et donc reconnues comme telles. Le musée pense toutefois à modifier l’exposition permanente pour intégrer certains aspects de l’informatique actuelle. En mars 2007, nous avons repris la quasi-totalité d’une collection privée, dont je suis chargée aujourd’hui. Elle comporte 900 ensembles, si on définit un ensemble comme une unité centrale, un écran, un clavier. L’inventaire va être très long.

Vous vous intéressiez déjà aux anciens ordinateurs ?

Je suis informaticienne de formation. Je ne connais pas toutes les machines que nous avons bien sûr, mais nous avons aussi récupéré en même temps des cartons plein d’archives d’époque. D’ailleurs, une remarque en passant : à l’époque les documentations étaient très intéressantes avec les schémas électronique par exemple, il n’y a plus rien de tel avec les machines plus modernes.

Quelles sont les origines des autres pièces ?

Nous avons récupéré, par exemple, un exemplaire de chacun des ordinateurs Goupil et même toutes ses archives lorsque la société a fermé. Nous n’achetons pas, nous attendons les dons. Il arrive que des personnes nous contactent spontanément. Sinon à nous d’aller les solliciter par l’intermédiaire du Centre de Recherche en Info du CNAM (CEDRIC) par exemple.

Quelle est votre mission ?

Pour commencer, refaire l’inventaire car l’inventaire d’un collectionneur n’est pas le même que celui d’un musée. Ensuite je ferai un tri, une sélection pour voir quelles pièces peuvent intégrer la collection du musée. Ce n’est pas encore le cas : à ce jour la collection a été acquise par le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), mais elle ne fait pas partie de la collection patrimoniale du musée (qui est un service du CNAM). Le but serait d’en exposer à terme une partie. Une autre partie passerait en collection d’études car des historiens, par exemple, commencent à s’intéresser à de tels objets.

Quelle période cela représente ?

La collection va de 1972 à 1999, des micro-ordinateurs aux consoles de jeux en passant par les calculatrices. Si on rajoute ce que nous possédions déjà, ce qui nous manque ce sont surtout des minis qui nous manquent, ceux des années 1970-1980.

Quel est le parcours d’une machine lorsque vous la sortez de son carton ?

Chaque machine est d’abord dépoussiérée, parfois avec un peu d’eau lorsque c’est nécessaire. Je la photographie ensuite sous ses six faces, avec détails des connecteurs. Je la mesure, je la pèse et lui donne un numéro (spécifique au musée) sur une étiquette. L’objet est aussi marqué.

Un collectionneur amateur qui reçoit une « nouvelle » machine est en général pressé de l’allumer pour la voir fonctionner. Et vous ?

Si on se place dans une optique de conservation et de patrimonialisation pure et dure, comme on peut le voir pour les musées des beaux-arts, un objet ne doit être modifié qu’avec parcimonie. Il doit rester le plus authentique possible et donc des restaurations pour refaire fonctionner un micro-ordinateur ne sont pas a priori envisagées. D’autre part, un musée a une démarche de conservation à longue échéance, comme vous l’avez très bien dit, plus longue que celle d’un collectionneur. Et mettre en route un ordinateur trop souvent peut accélérer sa détérioration (par exemple, exposer de nouveau les plastiques à la chaleur, etc.). Cependant, la discussion sur la remise en marche n’est pas close. En effet, conserver une boite noire n’est pas non plus très intéressant. Mais il y a d’autres solutions pour montrer le fonctionnement d’un micro-ordinateur, comme les émulateurs. Pour ma part, je statue effectivement pour la non remise en route des objets de la collection patrimoniale, pour éviter de les détériorer plus rapidement, et, quand cela est possible, avoir un doublon en collection d’étude, grâce auxquels on pourrait lancer des projets avec des laboratoires ou des sociétés, pour créer des émulateurs par exemple. Actuellement, à la Bibliothèque Nationale de France (BNF), il y a ainsi un projet pour relire les anciens supports de données.

Vous parliez de conservation. Les plastiques blancs ont tendance à jaunir. Que faites-vous dans ce cas ?

C’est une réflexion assez récente pour le matériel informatique. Pour comprendre le phénomène et établir une liste des précautions, j’ai contacté les restaurateurs et chargés de collection dans des musées contemporains, un professeur à l’Institut National du Patrimoine (INP), un chercheur en polymères au CNAM, etc. Malheureusement, on ne peut rien faire pour arrêter et inverser le jaunissement. Le collectionneur amateur trouvera peut être une « popotte », libre à lui de l’employer. Nous, nous sommes réticents à utiliser des solutions qui risqueraient de détériorer plus l’objet, toujours pour des raisons de conservation. Cependant, nous n’excluons pas de faire des tests de certains produits mais avec parcimonie et en vérifiant les effets sur les objets. Les plastiques vieillissent mal. Il y a même des conservateurs dans des musées d’art confrontés à des œuvres en plastique des années 1950 qui n’ont plus la même forme qu’au début ! Pour nous, tant que cela ne dégrade pas plus le matériel, cela reste tolérable. Mais parfois cela suinte, il y a une interaction entre le plastique et les composants, une oxydation et, là, cela devient plus gênant car on n’a pas de solution.

Quelles précautions faut-il prendre au niveau du stockage pour une conservation optimale ?

Il faut que l’air ne soit ni trop humide, ni trop sec, c’est-à-dire avec un taux d’humidité entre 45 et 55 %. Que la température ne soit ni trop froide, ni trop chaude : 18°C. Et bien sûr ranger les machines dans le noir puisque la lumière les abime. On pose les machines les unes à côtés des autres sur des étagères. On retire les papiers bulle, polystyrènes et les plastiques pour les raisons que je vous ai exposées. On utilise plutôt du papier de soie (il faut du matériel le plus neutre possible) pour protéger de la poussière. En théorie, il faudrait stocker les câbles électriques de manière droite, mais cela n’est pas possible en pratique. On enroule donc ces câbles de façons amples, autour d’un mandrin entouré de papier de soie pour qu’il n’y ait pas d’interaction entre le plastique du mandrin et le plastique des câbles, par exemple. On retire aussi les batteries électriques des appareils, et on isole les gros condensateurs lorsque c’est possible. Par exemple, l’ancien propriétaire a retiré l’alimentation électrique d’un Goupil 2 et nous l’avons stockée séparément pour qu’il n’y ait pas de risque qu’elle abime le reste de la collection.

Avez-vous des contacts avec d’autres organismes ?

Un groupe de travail existé déjà avant que j’arrive au musée. On y trouve la Fédération des équipes BULL, l’AMISA, la BNF, les associations Aconit, MO5.com, WDA... Nous n’avons pas de contact avec les musées à l’étranger par contre.

Peut-on espérer voir une partie de vos machines exposées bientôt et, pourquoi pas, dans un musée dédié ?

Le département de Seine-Saint-Denis organise parfois des sessions d’initiation à la création de jeux vidéo. Cela se passe sur PC, mais nous exposons quelques anciennes machines dans ce cadre. Concernant un musée dédié, on en a envie ! Des pourparlers ont eu lieu avec une institution dans le sud de la France notamment. Nous explorons différentes pistes, il n’est pas possible d’en dire plus pour le moment. A savoir : le musée prévoit de faire évoluer l’exposition permanente de façon à y intégrer des innovations plus récentes, y compris l’informatique. Une partie des machines seront donc sans aucun doute exposées. Mais pas toutes, le Musée des Arts et Métiers n’étant pas un musée de l’Informatique. D’où l’idée d’un musée dédié.


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